Au large de Brest, de petits engins orange quadrillent en silence le fond de la mer, à la recherche d’objets qui pourraient exploser au passage d’un navire. Cet été, le fabricant de ces machines est lui-même devenu une proie, disputé par deux des plus grands noms de la défense française.

Le K-STER d’Eca Robotics dédié à la destruction des mines en navigation sour marine le 18 septembre 2016

Une chasse qui en cache une autre

Le 6 juillet, Thales a annoncé un accord pour racheter Exail Technologies, un groupe franco-belge spécialisé dans les drones marins, ces robots capables de naviguer en surface ou sous l’eau sans équipage à bord. L’opération valorise Exail à 3,9 milliards d’euros. Elle tombe trois jours après le retrait de Safran, l’autre géant tricolore qui convoitait la même proie. Pour l’emporter, Thales a proposé 134 euros par action, soit 44 % de plus que le cours de Bourse d’avant les rumeurs de rachat, là où Safran s’était arrêté à 128,50 euros.

Le paradoxe est savoureux. Exail construit des machines qui traquent les mines ; la voici traquée à son tour. L’accord referme aussi une histoire familiale : la famille Gorgé, qui a patiemment bâti ce champion, cède sa participation de contrôle. Son patron, Raphaël Gorgé, présente l’opération comme une façon de donner à ses équipes davantage de moyens pour développer des technologies souveraines. Derrière l’épisode financier se joue une bascule plus profonde : l’Europe cherche à sortir l’humain du champ de mines et à en confier le nettoyage à des robots.

Sortir l’homme du champ de mines

Déminer la mer supposait longtemps d’y envoyer un navire chasseur de mines et des plongeurs, au plus près d’engins conçus pour tuer. Sur Shyrobotics, nous racontions déjà, il y a plus de dix ans, comment les marines préféraient sacrifier un petit robot sous-marin produit en série plutôt qu’un sous-marin nucléaire ou un porte-avions.

Exail incarne l’étape suivante. Son système UMIS, pour lutte anti-mines intégrée, n’est pas un robot unique mais une meute coordonnée : des drones de surface, des bateaux sans pilote comme sa gamme DriX, à la fois civile et militaire, capable de cartographier les fonds ; des drones sous-marins autonomes, qui décident seuls de leur route pour ratisser une zone ; des drones téléopérés, pilotés à distance depuis la côte ou un navire ; et un logiciel qui orchestre l’ensemble. La chaîne est toujours la même : quadriller la zone, repérer un objet suspect, le classer, l’identifier, puis le neutraliser, sans jamais exposer un marin.

Le bras qui détruit la mine

Le maillon final porte un nom : K-Ster. C’est un petit engin téléopéré et consommable, c’est-à-dire destiné à être sacrifié, qui s’approche de la mine et la détruit au moyen d’une charge explosive. Sa tête peut s’incliner pour frapper une mine posée sur le fond, mouillée entre deux eaux ou à demi enfouie. Rien d’anodin : on parle bien d’armement, même si la cible est un engin déjà là, tapi, en attente d’une victime.

Là est la vraie valeur d’Exail pour Thales. Le groupe pilote déjà le programme franco-britannique de guerre des mines et fabrique des sonars, ces capteurs qui « voient » sous l’eau grâce au son, là où la lumière ne porte pas. Mais il achetait jusqu’ici les robots à Exail. En s’offrant le fabricant, il réunit sous un même toit le capteur, le cerveau logiciel et le bras, et peut vendre aux marines une solution complète plutôt qu’un assemblage de pièces venues de fournisseurs différents.

L’oreille interne des robots

L’autre trésor d’Exail est moins spectaculaire, tout aussi convoité : la navigation inertielle. Quand le GPS est brouillé, ou simplement absent sous l’eau où les signaux satellites ne pénètrent pas, un drone doit savoir où il se trouve par ses propres moyens. La centrale inertielle joue ce rôle d’oreille interne : en mesurant ses moindres accélérations et rotations, l’engin déduit sa position sans rien recevoir de l’extérieur. Exail figure parmi les leaders mondiaux du domaine.

Le détail compte parce qu’il est complémentaire. Exail excelle dans le gyroscope à fibre optique, un capteur de rotation où la lumière circule dans une bobine de fibre ; Thales, lui, maîtrise le gyroscope laser. En réunissant les deux, le groupe couvre presque toute la palette, du sous-marin stratégique au petit drone. S’y ajoute une promesse plus lointaine, les capteurs quantiques, qui exploitent le comportement des atomes pour mesurer avec une précision inédite, qu’aucun brouillage ne saurait tromper.

Pourquoi Thales rachète Exail à ce prix

Le calendrier n’a rien d’un hasard. La mine sous-marine est redevenue une arme redoutée : peu coûteuse à poser, difficile à retirer, elle peut fermer un détroit et paralyser un trafic maritime entier, comme l’ont rappelé les tensions récentes autour du détroit d’Ormuz. La demande de drones capables d’aller la débusquer s’est envolée. Thales anticipe une croissance soutenue du marché de la guerre des mines d’ici 2030 et un bond de celui de la lutte anti-sous-marine sans équipage. Ces chiffres sont des projections du groupe, à prendre comme telles.

D’où la surenchère. Né en 2022 de la fusion d’ECA Group et d’iXblue sous l’égide de la famille Gorgé, Exail a vu son carnet de commandes, le total des contrats signés mais pas encore livrés, exploser après un contrat majeur de déminage pour les marines belge et néerlandaise en 2019 : multiplié par dix, il dépasse aujourd’hui le milliard d’euros, pour un chiffre d’affaires de 479 millions en 2025, en hausse de 28 %. Payer 3,9 milliards, environ vingt-quatre fois le bénéfice d’exploitation attendu pour 2027, se justifie par cette croissance et par la rareté d’un savoir-faire entièrement européen, libre de toute dépendance américaine.

Ce qui reste à prouver

L’affaire n’est pas close. Le rachat de la part de la famille Gorgé, 35,51 % du capital, n’est attendu que d’ici la fin 2027, sous réserve du feu vert des autorités de la concurrence ; l’offre publique d’achat sur le reste, c’est-à-dire la proposition faite à tous les actionnaires, ne se refermera pas avant début 2028. D’ici là, rien n’est figé.

Le vrai risque est ailleurs. Une pépite rachetée par un géant y perd parfois sa vitesse : toute la question est de savoir si Thales préservera la rapidité d’ingénierie d’Exail sans l’étouffer sous ses procédures. Restent aussi les questions de fond que soulèvent ces machines : jusqu’où déléguer à un robot une mission qui s’achève par une explosion ? Pour l’heure, un opérateur humain garde la main sur le geste final. La consolidation, elle, ne fait que commencer : en Italie, le chantier Fincantieri rachète au même moment quatre spécialistes du sous-marin. La prochaine frontière est déjà nommée, la traque des sous-marins silencieux par des flottes de robots. Sous la surface, une autre bataille se prépare, et elle se mènera par robots interposés.

Sources

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