À Gênes, un ouvrier soulève une caisse aux côtés d’un robot d’1,50 mètre. Rien d’inhabituel en apparence, sinon que la machine, avant même que la charge ne quitte le sol, a déjà estimé la torsion que ce geste va imposer à la colonne vertébrale de son collègue humain, et ajusté sa propre trajectoire pour en absorber une partie.

Ce robot s’appelle ErgoCub, un humanoïde conçu pour soulager le dos de ceux qui travaillent à ses côtés. Il est né d’un pari inhabituel : plutôt que de programmer, après coup, un humanoïde pour qu’il travaille avec des humains, une équipe italienne a redessiné son corps et son intelligence en même temps, en prenant la fragilité du dos humain comme point de départ du cahier des charges. Publiée le 13 juillet dans la revue Nature Machine Intelligence, cette recherche renverse une habitude tenace de la robotique industrielle : concevoir des machines pour être plus fortes que nous, puis leur apprendre, séparément, à nous éviter.

Un robot conçu pour soulager le dos, pas pour le remplacer

La plupart des robots collaboratifs sont optimisés pour leur propre performance : vitesse, précision, charge utile. Le corps humain qui travaille à leurs côtés reste une variable extérieure, un obstacle à contourner plutôt qu’un paramètre de conception.

Carlotta Sartore, chercheuse à l’Institut italien de technologie (IIT) et première autrice de l’étude, et Daniele Pucci, qui dirige l’équipe et a cofondé l’entreprise Generative Bionics, ont choisi l’inverse. Leur méthode se déroule en deux temps. D’abord, la morphologie du robot, longueur des membres, répartition de la masse, est calculée en modélisant ensemble la tâche, l’humain qui la partage et la machine, comme un seul système mécanique. Ensuite, un système de contrôle maintient en permanence un modèle du partenaire humain, actualisé par les capteurs du robot, pour suivre ses mouvements et estimer l’état de fatigue de son dos.

Un robot humanoïde est une machine bâtie sur le plan du corps humain, deux jambes, deux bras, un torse, une tête, taillée pour des espaces pensés pour nous. ErgoCub, dérivé d’iCub, plateforme de recherche cognitive développée à l’IIT depuis plus de vingt ans, pèse 55,7 kilogrammes pour 1,50 mètre et peut porter environ 10 kilogrammes.

Ce que le corps du robot ne pèse plus sur le vôtre

Le test central de l’étude portait sur une tâche banale et pourtant redoutée des ouvriers : soulever une charge à deux. Les chercheurs ont mesuré le couple exercé sur l’articulation lombo-sacrée du participant humain, c’est-à-dire la torsion subie par le point où le bas du dos rejoint le bassin, la charnière qui encaisse l’essentiel du poids du haut du corps à chaque flexion. Imaginez un pied-de-biche : plus la charge s’éloigne du point d’appui, plus la force de torsion nécessaire augmente. C’est exactement ce qui se joue dans le dos d’un ouvrier qui se penche pour soulever une caisse.

Résultat : ce couple estimé a été nettement réduit lorsque le robot participait au levage, comparé à un humain effectuant la tâche seul. La marche du robot s’est aussi améliorée : ErgoCub avance désormais à une vitesse proche de celle d’un humain, hors de portée de son prédécesseur iCub3, et de façon plus économe en énergie. Concrètement : un partenaire qui suit le rythme d’un poste de travail, non un équipement qu’on contourne.

Les chercheurs appellent ce principe l’intelligence incarnée : l’idée qu’une part de l’intelligence d’une machine loge dans la forme de son corps, avant même que le logiciel n’entre en jeu, un peu comme une palme de plongée est déjà efficace dans l’eau rien que par sa forme. Cette bascule rejoint une tendance plus large de la robotique, où des IA de plus en plus générales apprennent à piloter des corps différents nous en parlions à propos du modèle Gemini Robotics 2, et où d’autres équipes apprennent à leurs robots à observer un humain au travail plutôt qu’à suivre un script figé comme ce robot qui apprend son métier en regardant faire.

C’est là que se niche l’enjeu véritable de cette recherche. Depuis des années, la collaboration homme-robot en usine s’est surtout jouée sur la répartition des tâches : le robot va chercher la pièce, l’humain l’assemble. ErgoCub déplace la question vers la répartition de l’effort physique lui-même, une spécification technique au même titre que sa vitesse ou son autonomie. Les troubles musculo-squelettiques restant l’une des premières causes d’arrêts de travail dans l’industrie, ce déplacement n’a rien d’anecdotique : il pose la question de savoir si les futurs cobots seront homologués non seulement sur leur charge utile, mais sur l’empreinte biomécanique qu’ils laissent sur leurs collègues.

L’exosquelette, le rival qui a déjà fait ses preuves

Reste qu’ErgoCub n’entre pas dans un terrain vierge. Aujourd’hui, la solution la plus répandue pour soulager le dos des ouvriers de la logistique ou de l’automobile est bien plus modeste : l’exosquelette passif, une armature portée sur le corps, sans moteur ni batterie, qui agit un peu comme l’armature d’un sac à dos bien réglé, en redirigeant le poids vers les hanches plutôt que vers les épaules. Le Paexo Back d’Ottobock, l’un des modèles les plus étudiés, a montré dans des essais en conditions réelles, sur des ouvriers soulevant des caisses jusqu’à 25 kilogrammes, une réduction de 20 à 38 % de l’activité du muscle érecteur du rachis lombaire, le muscle qui longe la colonne et se contracte pour redresser le buste, selon une étude publiée en 2023. Ces dispositifs coûtent quelques milliers d’euros, ne demandent aucune infrastructure, et équipent déjà des entrepôts entiers.

ErgoCub vise une limite précise de ces exosquelettes : ils renforcent le dos de la personne qui les porte, mais ne prennent en charge aucune part du poids réel de l’objet soulevé, et doivent être portés toute la journée, qu’il y ait levage ou non. Un robot collaboratif pourrait en théorie absorber une partie du poids de l’objet partagé et n’intervenir qu’au moment du geste. Mais l’étude elle-même ne permet pas d’aller plus loin dans la comparaison : les chercheurs parlent d’une réduction nette du couple lombo-sacré, sans publier le pourcentage précis qui permettrait de la mesurer face aux 20 à 38 % déjà documentés pour l’exosquelette, et aucun essai n’a opposé directement les deux systèmes sur la même tâche. Le robot reste un prototype de laboratoire testé en conditions contrôlées, quand l’exosquelette est un produit déployé à grande échelle depuis plusieurs années. Affirmer que la machine fait déjà mieux que la sangle serait donc prématuré.

Ce qu’il reste à prouver hors du laboratoire

Les obstacles ne sont pas seulement une question de chiffres manquants. Maintenir en équilibre un robot bipède en contact physique répété avec un humain, en atelier réel, reste un problème ouvert pour toute la discipline. Une plateforme humanoïde équipée d’un LiDAR, un capteur qui mesure les distances en envoyant des impulsions laser et en chronométrant leur retour, comme un sonar mais avec de la lumière, de caméras de profondeur et de calcul embarqué, coûte sans commune mesure avec une sangle passive à quelques milliers d’euros. Les mêmes capteurs qui permettent à ErgoCub d’estimer la fatigue d’un ouvrier impliquent aussi de modéliser en continu son corps, une question que peu d’articles sur les cobots posent frontalement : à qui appartiennent ces données biomécaniques, et l’ouvrier a-t-il vraiment le choix d’y consentir ? Les cadres de certification pour des humanoïdes en contact physique soutenu avec des humains restent, eux aussi, à écrire. Les sceptiques du secteur rappellent qu’un exosquelette bien conçu fait déjà l’essentiel du travail, pour une fraction du prix.

De la recherche fondamentale au chantier naval

ErgoCub descend d’iCub, plateforme de recherche cognitive née au sein du consortium européen RobotCub et développée à l’IIT depuis le milieu des années 2000. En juillet 2024, Daniele Pucci a cofondé Generative Bionics, entreprise essaimée de l’IIT, pour transformer deux décennies de recherche en produits industriels. La société a levé 70 millions d’euros, menés par le fonds intelligence artificielle de CDP Venture Capital, aux côtés d’AMD Ventures, Duferco, Eni Next, RoboIT et Tether. ErgoCub a été codéveloppé avec l’INAIL, l’institut public italien qui assure les travailleurs contre les accidents du travail, ce qui situe la recherche du côté de la prévention plutôt que de la seule performance industrielle.

La co-conception, dessiner corps et intelligence d’un robot dans la même démarche, irrigue déjà le successeur commercial d’ErgoCub, Gene.01, un humanoïde à peau tactile présenté par Generative Bionics en 2026, dont la première application nommée concerne le soudage pour le chantier naval Fincantieri. Le passage n’est pas encore celui du levage assisté, mais il montre qu’une recherche publiée dans une revue scientifique peut, en quelques mois, irriguer une feuille de route commerciale bien réelle.

Le véritable geste inventif d’ErgoCub n’est peut-être pas d’avoir rendu un robot plus fort. C’est d’avoir accepté de laisser la fragilité d’un dos humain dessiner, en amont, la forme même de la machine, à rebours de décennies de robotique pensées pour dépasser nos limites plutôt que pour les épouser.

Sources

Lire l’étude complète : Sartore, Pucci et al., Nature Machine Intelligence (2026)

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