Dans le laboratoire, une centaine d’impulsions micro-ondes part d’une électronique posée à température ambiante, descend par des câbles coaxiaux à travers les étages du réfrigérateur, frappe la puce et repart. L’affaire dure quelques microsecondes. Pendant tout ce temps, personne ne regarde rien.

Le qubit acheté par la France est un courant qui tourne dans une boucle supraconductrice, à dix millikelvins, et qui porte l’information dans sa façon d’osciller. Reste à savoir ce qu’on lui fait faire.
Vous avez déjà entendu la réponse, et elle circule partout : un qubit vaudrait zéro et un en même temps, de sorte qu’une machine quantique explorerait toutes les solutions d’un seul coup, là où un ordinateur ordinaire les passe en revue une par une.
Elle est fausse. Et elle produit ensuite toutes les erreurs de raisonnement du domaine, y compris chez des gens sérieux.
Une amplitude n’est pas une probabilité
Ils le décrivent autrement. Un système quantique n’occupe pas plusieurs états à la fois, comme un tiroir contiendrait plusieurs chaussettes empilées les unes sur les autres : les physiciens lui associent une liste de nombres, un par résultat possible, qu’ils appellent des amplitudes. Une probabilité vit entre zéro et un, si bien que deux chemins menant au même résultat ne peuvent jamais faire autre chose que gonfler le total. Une amplitude, elle, porte un signe.

Ils peuvent donc se retrancher au lieu de s’ajouter, ces deux chemins, et un résultat parfaitement possible devient alors impossible parce qu’un autre l’a effacé. Les physiciens appellent cela une interférence, du même mot qu’ils emploient pour deux vagues qui se croisent.
La règle tient en deux temps, dans cet ordre. On additionne d’abord les amplitudes de tous les chemins. On élève ensuite le résultat de cette addition au carré pour obtenir la probabilité.

Inverser ces deux temps change tout. Un ordinateur ordinaire élève d’abord au carré, puis additionne. Rien ne s’annule jamais chez lui.
Un algorithme quantique orchestre des annulations
Tout l’art tient donc dans une orchestration : faire s’annuler les amplitudes des mauvaises réponses, faire s’additionner celles de la bonne, de sorte qu’à la fin la mesure tombe presque toujours sur ce qui reste debout.

La machine n’essaie donc rien. Elle sculpte.
Cette distinction a une conséquence redoutable, et elle explique pourquoi si peu de problèmes conviennent : un problème ne devient accélérable que si quelqu’un a trouvé comment orchestrer l’annulation pour ce problème précis, et personne ne sait le faire à la demande.
Trois temps, et interdiction de regarder
Pour un ordinateur ordinaire, chacun voit à peu près de quoi il retourne : une suite d’opérations élémentaires sur des bits, exécutées l’une après l’autre, chacune lisant des valeurs quelque part et en écrivant d’autres ailleurs. Pour une machine quantique, rien de tel.
Le 9 décembre 2024, quand Google publie sa mémoire logique, la séquence est déjà rodée depuis des années. Les physiciens préparent d’abord les qubits dans un état de départ connu. Ils leur appliquent ensuite une suite d’opérations élémentaires, les portes quantiques, que le CEA présente comme les équivalents des portes logiques d’un circuit ordinaire. Ils mesurent enfin, une seule fois, à la fin.

Ils n’écrivent aucune instruction dans une mémoire. Pour appliquer une porte, les ingénieurs envoient une impulsion micro-onde de durée et de fréquence précises, sur un qubit pour faire basculer son état, ou sur deux qubits pour les lier l’un à l’autre. Cent portes, cent impulsions, quelques microsecondes.
Ils ne regardent jamais entre la préparation et la mesure finale. Pas par élégance : regarder détruirait la superposition, au même titre qu’une perturbation venue du dehors. Le CEA range la mesure parmi les interactions qui font s’effondrer l’état.
Factoriser quinze, du début à la fin
Prenons un exemple, le plus petit qui ait un sens : décomposer 15 en 3 fois 5. Quinze est le plus petit nombre composé qui remplisse les conditions du test, produit de deux nombres premiers et non pair, et une équipe de Santa Barbara l’a factorisé dès 2012 sur un processeur supraconducteur. L’entrée est le nombre 15, écrit en binaire sur les qubits au moment de la préparation, et le circuit enchaîne ensuite quelques centaines de portes qui font s’annuler les mauvaises pistes.

C’est la sortie qui déroute. La mesure ne rend pas 3 et 5 : elle rend une suite de zéros et de uns, tirée au sort, qui n’est pas la réponse mais un indice, dont un ordinateur ordinaire déduit ensuite les facteurs par un calcul classique très simple.
Et il faut recommencer. Une exécution donne un tirage, et c’est la distribution de milliers de tirages qui porte l’information : dans les laboratoires de Google, en décembre 2024, une expérience type comptait cent mille répétitions du même circuit.
Voilà la vraie différence de nature avec une fonction ordinaire. Vous ne lui demandez pas un résultat : vous lui demandez de biaiser un dé, puis vous lancez ce dé des milliers de fois pour voir de quel côté il penche. La machine ne calcule pas la réponse. Elle la rend beaucoup plus probable que les autres. Reste une contrainte que tout ce qui précède a laissée passer sans la nommer. La chorégraphie entière doit aller jusqu’au bout d’un seul tenant, sans qu’aucun danseur ne trébuche, car si l’un flanche en route, aucune étape intermédiaire n’a été gardée : tout le calcul est perdu.
Combien de temps un qubit tient-il debout ?
Le prochain épisode donne le chiffre, et il explique pourquoi la France en a acheté dix-huit plutôt que mille.

Sources
- Google Quantum AI and Collaborators, « Quantum error correction below the surface code threshold », 2024-08-27 : https://arxiv.org/abs/2408.13687 (consulté le 2026-08-25, tier 1)
- CEA, « Le calcul et l’ordinateur quantiques », 2026 : https://www.cea.fr/comprendre/Pages/nouvelles-technologies/essentiel-sur-ordinateur-quantique.aspx (consulté le 2026-08-25, tier 2)
- Office québécois de la langue française, Grand dictionnaire terminologique, « interférence quantique », 2026 : https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26560708/interference-quantique (consulté le 2026-08-25, tier 2)
- Université de Lorraine, ressources pédagogiques numériques UNIT, « Physique quantique : de la base aux nouvelles technologies, représentation des particules en paquets d’onde », 2026 : https://rpn.univ-lorraine.fr/UNIT/physique-quantique-volet1/co/chap3_1.html (consulté le 2026-08-25, tier 2)
- Commission européenne, portail CORDIS, « CrioFlex, câbles supraconducteurs pour calculateurs quantiques », 2020 : https://cordis.europa.eu/project/id/946528/fr (consulté le 2026-08-25, tier 2)
- Google Quantum AI and Collaborators, « Quantum error correction below the surface code threshold, texte intégral », 2024-08-27 : https://arxiv.org/html/2408.13687v1 (consulté le 2026-08-25, tier 1)
- Erik Lucero et al., « Computing prime factors with a Josephson phase qubit quantum processor », 2012 : https://www.nature.com/articles/nphys2385 (consulté le 2026-08-25, tier 1)








