À San Diego, un robot à silhouette humaine referme une pince sur les tissus d’une vésicule biliaire. Personne, dans la salle, ne touche le patient : la main qui commande chaque geste appartient à un chirurgien installé derrière une console, à quelques mètres de là. Cette scène s’est déroulée à deux reprises sur de gros mammifères vivants, dans un bloc opératoire de l’université de Californie à San Diego (UCSD). Elle vient d’être publiée dans la revue Nature le 8 juillet, et elle raconte moins l’exploit d’une machine que le pari d’une équipe : et si, pour opérer, on n’avait plus besoin d’un robot conçu sur mesure, mais d’un simple corps de robot généraliste ?
Une vésicule biliaire, deux robots, une première
Le robot s’appelle Surgie. Il mesure 1,50 mètre, pèse 27 kilos, et repose sur un châssis que ses concepteurs n’ont pas inventé : c’est un Unitree G1, un robot humanoïde du commerce fabriqué en Chine, auquel l’équipe de l’UCSD a simplement ajouté des adaptateurs pour lui faire tenir des instruments de laparoscopie, cette chirurgie dite mini-invasive où l’on opère par de petites incisions, à l’aide d’une caméra et de longues pinces, plutôt qu’en ouvrant largement le corps du patient. Lors du premier essai, Surgie a retiré la vésicule biliaire, ce petit organe niché sous le foie, aux côtés d’un chirurgien humain jouant les assistants. Lors du second, deux Surgie ont mené l’opération en binôme, sans qu’aucun chirurgien ne pose la main sur l’animal. Dans les deux cas, aucun robot n’a agi seul : chacun était téléopéré, c’est-à-dire piloté à distance, un peu comme une marionnette dont chaque doigt reproduirait fidèlement celui d’un opérateur invisible.

L’existant : un quart de siècle de robot Da Vinci
Avant de parler d’humanoïde, il faut mesurer ce qu’il viendrait concurrencer. Depuis sa mise sur le marché au tournant des années 2000, le Da Vinci, conçu par l’entreprise américaine Intuitive Surgical, équipe plus de 6 700 hôpitaux dans le monde, selon les chiffres publiés par IEEE Spectrum. Ses quatre bras, pilotés depuis une console, ne tremblent jamais, un geste d’une finesse inatteignable à main nue. Sa dernière génération, le Da Vinci 5, va même plus loin que Surgie sur un point précis : depuis 2024, elle restitue au chirurgien un retour de force, cette sensation de résistance des tissus qu’aucune version antérieure ne transmettait. Mais cette référence a un prix : entre un et deux millions et demi de dollars, maintenance, salle dédiée et personnel formé non compris. C’est cette barrière à l’entrée, plus que la précision du geste, que Surgie cherche à faire tomber.
Le pari : un corps générique plutôt qu’une machine sur mesure
C’est cette équation que l’équipe de Michael Yip, professeur d’ingénierie électrique à l’UCSD, a voulu inverser. Plutôt que de construire un nouveau bras chirurgical, ses chercheurs ont développé LapSurgie, un logiciel de téléopération qui transforme un robot humanoïde généraliste, de la même famille que les humanoïdes conçus pour marcher, courir ou manipuler des objets du quotidien, en assistant de bloc opératoire. Décrite une première fois fin 2025 dans une prépublication scientifique, c’est-à-dire un article mis en ligne avant d’être passé au crible d’autres chercheurs, la méthode a d’abord été comparée, sur un établi de laboratoire, non pas au Da Vinci commercial, mais à son cousin de recherche : le Da Vinci Research Kit (dVRK), une plateforme ouverte construite à partir d’anciens bras Da Vinci reconditionnés, utilisée par les laboratoires pour étudier la chirurgie robotisée sans le prix d’un système clinique. Chez les novices, le taux d’erreur obtenu avec Surgie n’était pas statistiquement différent de celui mesuré sur le dVRK, mais l’exercice prenait presque deux fois plus de temps. Shanglei Liu, la chirurgienne qui a elle-même téléopéré Surgie pendant l’étude, résume ainsi ses conclusions : une intervention réalisée par un robot humanoïde téléopéré serait « tout aussi précise » qu’avec un système chirurgical robotisé téléopéré classique.
Alors, moins précis que le Da Vinci ?
C’est la question qui compte, et la réponse honnête est : on ne sait pas encore, et c’est important de le dire clairement. Cette comparaison-là n’a jamais eu lieu. Même l’affirmation de Shanglei Liu porte sur « un système robotique chirurgical téléopéré », c’est-à-dire le dVRK utilisé dans l’étude, pas le Da Vinci 5 et son retour de force qui équipe aujourd’hui les hôpitaux. Rien ne prouve donc que l’humanoïde égale la référence clinique actuelle, seulement qu’il tient la comparaison face à une version antérieure et dépouillée de la même technologie. La bonne question n’est donc peut-être pas « lequel est le plus précis », mais « lequel est accessible » : le Da Vinci reste, pour l’instant, la machine la plus fiable et la mieux équipée ; Surgie tente d’offrir une précision suffisante, pas nécessairement supérieure, en échange d’un coût et d’un encombrement sans commune mesure.

Illustration : un chirurgien téléopère Surgie depuis une console équipée d’un casque de vision stéréoscopique (source : UC San Diego Today, 8 juillet 2026).
L’équipe derrière Surgie
Le projet réunit des ingénieurs et des chirurgiens, une collaboration présentée par les auteurs comme la clé de la réussite. Michael Yip, qui dirige à l’UCSD un laboratoire de robotique de manipulation, situe la motivation dans un constat clinique : partout, la pénurie de chirurgiens s’aggrave face à des besoins croissants, allongeant délais d’attente et inégalités d’accès aux soins. À ses côtés, Shanglei Liu et Ryan Broderick, qui dirige par intérim le centre de chirurgie du futur de l’université, ont porté le versant clinique du projet. Sur le terrain, Nikita Thareja, interne en chirurgie générale et coautrice de l’étude, dit avoir été surprise de la facilité avec laquelle Surgie s’est intégré au bloc opératoire.
Ce que cela change vraiment
L’enjeu dépasse la prouesse technique. Jusqu’ici, la robotique chirurgicale reposait sur un principe simple : une tâche, une machine dédiée, un investissement lourd. En démontrant qu’un corps générique, le même qui anime un robot d’entrepôt, peut aussi tenir un bistouri, l’équipe de l’UCSD teste une autre logique : celle du matériel mutualisé, où le même robot pourrait, selon le logiciel qu’on lui installe, ranger un stock la semaine et assister un chirurgien le lendemain. Pour la France, où les déserts médicaux nourrissent le débat public depuis des années, la promesse touche directement à l’accès aux soins : un robot capable de tenir dans une camionnette plutôt que d’occuper une salle entière pourrait, en théorie, suivre un chirurgien itinérant plutôt que l’inverse. Rien de tout cela n’est acquis, et le Da Vinci n’a pas dit son dernier mot. Mais l’article publié dans Nature marque la première fois qu’un humanoïde généraliste démontre, sur un organisme vivant, qu’il peut au moins prétendre au rôle.
Les limites, assumées par les chercheurs eux-mêmes
L’équipe ne cache pas que les délais restent le point faible : les robots ont dû être recalibrés à plusieurs reprises en cours d’opération, ce qui a rallongé la durée des interventions. Shanglei Liu relativise en rappelant que la toute première chirurgie laparoscopique assistée par robot prenait six heures, contre trente minutes aujourd’hui, à mesure que la technologie a mûri : un rappel utile face à la lenteur actuelle de Surgie. La téléopération à distance, par ailleurs, se heurte à la latence, ce court délai entre le geste du chirurgien et son exécution par le robot, critique dès que la distance augmente, alors même que le sens du toucher des mains robotiques progresse par ailleurs à grande vitesse dans d’autres laboratoires. Sur le plan réglementaire, tout reste à faire : les deux interventions ont eu lieu dans le cadre d’un essai préclinique, cette étape où l’on teste un dispositif sur l’animal avant d’envisager l’humain. Restent ensuite les essais cliniques et l’autorisation de la FDA, l’agence américaine qui encadre les dispositifs médicaux, avant tout usage sur un patient. Les chercheurs eux-mêmes parlent d’une preuve de concept, pas d’un produit prêt à l’emploi.
La suite
L’équipe de l’UCSD imagine désormais des robots capables de rôles plus larges que la seule opération : aller chercher un instrument oublié, ranger un plateau, occuper une place à part entière dans l’équipe du bloc opératoire. « Notre objectif est un bloc opératoire du futur, où robots humanoïdes et humains travaillent côte à côte, en équipe intégrée, pour délivrer des soins à ceux qui en ont besoin, aussi bien dans un hôpital traditionnel que sur le terrain », résume Michael Yip. Ryan Broderick y voit la validation d’une méthode : réunir ingénieurs et chirurgiens pour s’attaquer à des problèmes cliniques qui comptent. Avant d’y parvenir, il faudra franchir les étapes classiques de la recherche médicale : essais plus vastes, validation réglementaire, puis, seulement, un premier patient humain. L’histoire de Surgie n’en est qu’à sa première ligne, mais elle pose une question qui dépasse la chirurgie : celle de savoir si l’avenir de la robotique se jouera dans des machines toujours plus spécialisées, ou dans des corps généralistes, moins chers, capables d’apprendre autant de métiers qu’on leur installe de logiciels.
Sources
- Surgeons Use Teleoperated Humanoid Robots to Perform Live Surgery – a World First · UC San Diego Today
- Teleoperated humanoid robots complete first-ever live surgery · New Atlas
- World-first: Teleoperated humanoid robots conduct surgery in US · Interesting Engineering
- LapSurgie: Humanoid Robots Performing Surgery via Teleoperated Handheld Laparoscopy · arXiv (Liang, Yip et al., UC San Diego)
- Today’s Robotic Surgery Turns Surgical Trainees Into Spectators · IEEE Spectrum
- New Da Vinci Xi Surgical Robot Is Optimized for Complex Procedures · IEEE Spectrum
L’article scientifique complet est disponible sur arXiv, sous la référence 2510.03529.

















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