Nous sommes à la quarante-sixième minute de jeu, ce dimanche 5 juillet, au New York/New Jersey Stadium, et pour une fois ce n’est pas le score qui retient le souffle des quatre-vingt mille spectateurs du huitième de finale Brésil-Norvège. Un petit robot d’un mètre cinquante sort du tunnel des vestiaires, marche jusqu’au rond central, lève les bras à la manière de Harry Kane, met un genou à terre comme Erling Haaland après un but, mime le déclic d’appareil photo de Son Heung-min. Puis il ramasse le ballon et le tend à l’arbitre pour le coup d’envoi de la seconde période.
Ce robot humanoïde s’appelle Atlas. Il appartient à Boston Dynamics, filiale du constructeur automobile sud-coréen Hyundai, et son passage à la mi-temps la plus regardée de l’année n’avait, à y regarder de près, presque rien à voir avec le football.
Un stade comme banc d’essai pour un robot humanoïde
Aucun laboratoire ne ressemble à un stade de football rempli à craquer. C’est précisément pour cela que Hyundai, sponsor de la FIFA depuis vingt-sept ans et cette année premier « partenaire robotique officiel » du tournoi, a choisi ce cadre. Faire tenir debout, marcher et gesticuler un robot bipède devant des caméras du monde entier, sans filet ni deuxième prise, est un exercice qu’aucune vidéo de démonstration tournée en studio ne peut remplacer.
Atlas compte cinquante-six degrés de liberté, c’est-à-dire cinquante-six endroits où son corps peut plier ou pivoter, à peu près l’équivalent des articulations d’un être humain. Chacun est mû par un actionneur électrique, un moteur qui joue le rôle du muscle : jusqu’en 2024, Atlas fonctionnait encore à l’hydraulique, avec des vérins et de l’huile sous pression, une technologie plus puissante mais bruyante, salissante et complexe à entretenir. Le passage au tout électrique, achevé avant cette version, a rendu le robot plus silencieux et plus facile à réparer en usine, selon Boston Dynamics.

Illustration : le nouvel Atlas, présenté sur scène avec sa visière lumineuse caractéristique (crédit : Boston Dynamics).
Du laboratoire du MIT au rond central
L’histoire d’Atlas commence loin des pelouses. Le robot est l’héritier direct des travaux de Marc Raibert, ancien chercheur du MIT financé par la DARPA, l’agence de recherche de la défense américaine, qui a fondé Boston Dynamics en 1992. Racheté par Google en 2013, puis par SoftBank en 2017, l’entreprise passe en 2021 sous le contrôle de Hyundai, qui en acquiert environ 80 % pour un peu plus d’un milliard de dollars. Le pari du groupe automobile est limpide : associer son savoir-faire de fabrication en série à une technologie jusque-là cantonnée aux vidéos virales de robots qui trébuchent dans la neige ou encaissent des coups de pied sans tomber.
En janvier 2026, au CES de Las Vegas, Boston Dynamics dévoile la version « prête pour l’industrie » de ce nouvel Atlas. Zack Jackowski, directeur général du programme, explique que cette génération « réduit considérablement le nombre de pièces uniques du robot, chacune ayant été conçue pour être compatible avec les chaînes d’approvisionnement automobiles ». Robert Playter, le PDG, est plus direct encore : « C’est le meilleur robot que nous ayons jamais construit. »
Apprendre un geste plutôt que le programmer
Pour préparer Atlas au Mondial, Hyundai et Boston Dynamics n’ont pas écrit de longues lignes de code décrivant chaque mouvement. Ils lui ont fait regarder jouer les meilleurs footballeurs du monde, un peu comme un joueur étudie des images de match. Des ingénieurs ont d’abord enregistré leurs propres gestes grâce à la capture de mouvement, cette technique de cinéma et de jeu vidéo qui traduit les déplacements d’un corps réel en données numériques. Ces trajectoires ont ensuite servi de point de départ à un apprentissage par renforcement : le robot répète un mouvement des millions de fois dans une simulation physique, ajustant son équilibre à chaque essai jusqu’à ce que le geste devienne fluide, un peu comme on apprend à faire du vélo à force de tomber puis de se rattraper, sauf qu’ici les chutes se comptent par millions et se produisent en quelques heures, sur des grappes de processeurs distants plutôt que sur un trottoir.
C’est ainsi qu’Atlas a fini par exécuter, sans trucage numérique, la « Ghost Rabona », une frappe où la jambe croise l’autre par-dessus le ballon, un geste qui exige un timing et un équilibre redoutables même pour un athlète professionnel. Une nuance mérite d’être posée ici : d’après les comptes rendus techniques disponibles, un opérateur humain déclenche la séquence, mais l’équilibre, le mouvement et la récupération en cas de déséquilibre restent entièrement pilotés par le robot lui-même. Ce n’est donc ni une marionnette téléguidée ni un système pleinement autonome au sens où il déciderait seul de ses objectifs : c’est un geste appris, restitué à la demande.
Le vrai enjeu ne se joue pas sur la pelouse
Voilà le nœud de l’affaire. La performance sportive n’est pas la démonstration : c’est l’emballage. Ce que Hyundai cherchait à prouver tient en une phrase de Sungwon Jee, vice-présidente exécutive et directrice marketing du groupe : « En plaçant Atlas au cœur du rituel le plus sacré du football, nous avons fait une déclaration qu’aucune publicité n’aurait pu égaler. »
Cette déclaration s’adresse à deux publics à la fois. Au grand public, elle vend l’idée qu’un robot humanoïde peut désormais évoluer, sans filet, dans un environnement humain imprévisible. Aux investisseurs et aux industriels, elle vend autre chose : la preuve que la technologie derrière Atlas est mûre pour le grand saut des labos aux chaînes de montage. Hyundai investit 26 milliards de dollars dans ses opérations américaines, dont une usine capable de sortir 30 000 robots par an, et prévoit d’en déployer plus de 25 000 dans ses propres usines Hyundai et Kia d’ici 2028. Pour l’instant, toute la production de 2026 est déjà réservée, entre le centre robotique de Hyundai et un partenariat avec Google DeepMind, chargé d’apporter à Atlas des capacités de raisonnement plus poussées.

Atlas’ Evolution From Research Robot to Industrial Humanoid | Boston Dynamics
Ce qui est prouvé, donc, c’est la robustesse physique du geste appris. Ce qui reste promis, c’est sa traduction en gain économique réel sur une chaîne de montage, un terrain autrement moins indulgent qu’une pelouse de stade.
Ce que les syndicats, eux, retiennent du geste
Ce pari industriel a un coût que le spectacle de la mi-temps ne montre pas. En Corée du Sud, la branche Hyundai Motor du puissant syndicat des métallurgistes a publiquement averti, dès janvier, qu’aucun robot n’entrerait dans les usines sans accord préalable avec les représentants du personnel. Le syndicat a même avancé, à titre d’estimation interne, un coût unitaire d’environ 145 000 dollars par robot, chiffre qu’il brandit comme la preuve que la direction voit avant tout dans Atlas un outil de réduction des coûts de main-d’œuvre.
La prudence est d’autant plus légitime que le secteur des robots humanoïdes traîne une réputation écornée : plusieurs démonstrations présentées comme entièrement autonomes se sont révélées, après enquête, partiellement téléopérées par des humains en coulisses. Cette défiance explique pourquoi la nuance sur le rôle exact de l’opérateur, lors du geste d’Atlas au stade, n’est pas un détail technique mais une question de confiance. Reste aussi une inconnue plus large, jamais vraiment résolue par aucun fabricant à ce jour : aucun robot humanoïde généraliste n’a encore démontré, à grande échelle, qu’il rentabilise son coût de fabrication et d’entretien face à une main-d’œuvre humaine.
Prochaine étape : l’usine, pas le stade
La suite se joue loin des projecteurs. Boston Dynamics prévoit d’ouvrir Atlas à de nouveaux clients début 2027, une fois honorés les engagements pris envers Hyundai et Google DeepMind. Le premier déploiement dans une usine Hyundai proprement dite est annoncé pour 2028, en Géorgie, sous réserve d’un accord avec le syndicat coréen qui reste, à ce jour, en discussion. D’ici là, Atlas et Spot, le robot-chien de Boston Dynamics, continueront d’assurer différentes tâches sur les sites du Mondial jusqu’à la finale. Hyundai et la BBC doivent par ailleurs diffuser le 7 juillet un court documentaire, « The Training Ground », consacré aux coulisses de cet apprentissage.
Le ballon qu’Atlas a remis à l’arbitre, ce dimanche-là, n’a rien changé au score du match. Il a en revanche donné le coup d’envoi d’une négociation bien plus longue, entre une entreprise pressée de prouver que ses robots sont prêts, et une main-d’œuvre qui n’est pas près de leur céder le terrain sans discuter.
Sources
- Atlas’ Evolution From Research Robot to Industrial Humanoid · Boston Dynamics (blog officiel)
- Boston Dynamics Unveils New Atlas Robot to Revolutionize Industry · Boston Dynamics (blog officiel)
- Hyundai Motor Brings Atlas Humanoid Robot to FIFA World Cup 2026 in First-Ever Live Match Environment Robotics Integration · PR Newswire (communiqué Hyundai Motor)
- Meet the soccer-playing humanoid robot that just delivered the game ball at the Brazil v. Norway FIFA World Cup match · Fortune
- Hyundai Uses World Cup Spotlight To Advance Its Robotics Future · Forbes
- Hyundai’s Atlas Robot Makes Surprise World Cup Debut with Ball Delivery Performance · Seoul Economic Daily
- Video: Atlas humanoid robot learns soccer skills from World Cup game footage · Interesting Engineering
- Hyundai Commits 25,000 Atlas Robots to Own Factories: Union Blocks Deployment Without Labor Deal · Tech Times
- « Not a Single Robot Without Agreement »: Hyundai Motor Union Gripped by Atlas Fear · Seoul Economic Daily
- Hyundai Motor Launches « School of Football » Campaign Featuring Boston Dynamics’ Atlas Ahead of FIFA World Cup 2026 · Hyundai Motor Group (communiqué officiel)

















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