Facteurs humains : la dangereuse transition

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Pour commencer, nous vous proposons de vous imaginer au volant d’un magnifique vĂ©hicule traversant l’autoroute. Vous avez activĂ© le mode automatique depuis deux heures maintenant, et vous ĂŞtes Ă  mi-chemin. Sur le trajet, vous croisez châteaux, montagnes et nature. Nul besoin de faire de pause car vous n’avez pas eu Ă  vous concentrer sur la route pendant tout le trajet. La nuit tombant, vous dĂ©cidez de prendre un livre dont vous reportez la lecture depuis des mois. Vous savez qu’en cas d’accident, la loi vous porte comme responsable car vous ĂŞtes l’humain Ă  bord qui doit reprendre le commandement en cas d’exception que l’ordinateur de bord ne saurait gĂ©rer.

Ah ces lois… vous faites confiance au vendeur qui vous a expliquĂ© dans le dĂ©tail que ce vĂ©hicule est capable de reconnaĂ®tre un ralentissement brusque sur la route, un ĂŞtre humain ou un animal traversant la route, et toutes ces choses qui sont normalement difficiles Ă  gĂ©rer pour un ĂŞtre humain. Notre pauvre cerveau reptilien est lent Ă  la rĂ©action et le vĂ©hicule autonome est la solution pour Ă©liminer les accidents de la route.

Seulement voilĂ , l’exception se produit ! Quelque chose de brillant vole devant le vĂ©hicule qui est incapable de prendre une dĂ©cision. Il rĂ©active brusquement la conduite manuelle et vous demande d’agir dans les 10 secondes. Vous jetez votre livre sur le siège arrière, tentez de voir ce que l’ordinateur a vu sans comprendre et vous pensez au pire. En l’espace de 2 secondes, vous prenez la dĂ©cision de freiner et de vous arrĂŞter sur le bas cĂ´tĂ©. Malheureusement, le vĂ©hicule Ă©tait sur la voie la plus rapide et vous percutez le vĂ©hicule de droite…

C’est l’un des grands enjeux des vĂ©hicules autonomes qui laissent Ă  un moment ou l’autre la main au pilote ou conducteur. Sur des trajets mĂŞmes courts, la concentration de l’ĂŞtre humain est perturbĂ©e par le fait qu’il ne soit pas proactif dans la conduite. C’est ainsi que l’on a des scènes improbables oĂą les avions rendent la main au pilote, oĂą le pilote interprète mal les informations qui lui sont affichĂ©es, et oĂą le pilote se bat contre le système de vol qui pourtant stabilisait correctement l’avion. Cela amène Ă  la conclusion de l’erreur humaine lors du crash alors qu’il s’agissait d’une problĂ©matique dite de « facteur humain ».

Qu’est-ce que les facteurs humain ?

Les facteurs humains sont le mĂ©lange de principes ergonomiques, psychologiques et physiologiques pris en compte lors de la conception d’un produit, d’un processus ou d’un système. Il s’agit de la considĂ©ration de rĂ©alitĂ©s qui opposent la façon dont on aimerait que les choses fonctionnent Ă  la façon dont elles fonctionnent dans la rĂ©alitĂ©. C’est une discipline qui existe dans la plupart des secteurs d’activitĂ© oĂą des humains interagissent. Dans l’automobile, ce sont les personnes qui pensent par exemple Ă  l’agencement des dispositifs de conduite et de divertissement pour maximiser l’attention du conducteur sur la route. Pour les trains semi-autonomes, ce sont les personnes qui ont imaginĂ© qu’il fallait occuper le conducteur pendant les pĂ©riodes creuses en le faisant appuyer sur un bouton Ă  un rythme alĂ©atoire. Pour les avions, ce sont les personnes qui tentent de limiter le nombre d’alertes apparentes sur le tableau de bord pour amener le pilote Ă  prendre la bonne dĂ©cision le plus rapidement possible.

La vidĂ©o ci-dessous montre un pilote qui parle d’un problème de communication entre les membres de l’Ă©quipage. C’est une problĂ©matique qui relève du facteur humain.

Mais il ne s’agit pas simplement de l’objet pilotĂ© et des personnes humaines. L’infrastructure a Ă©galement son importance. Imaginez-vous maintenant conduire un vĂ©hicule complètement manuel en pleine ville. Vous devez prĂŞter attention aux feux tous les cent mètres, parfois cachĂ©s par un camion de livraison arrĂŞtĂ© sur le bas cĂ´tĂ©, faire attention aux prioritĂ©s Ă  droite, aux bus et scooters qui arrivent sur la droite lorsque vous voulez tourner, aux piĂ©tons et cyclistes qui peuvent dĂ©cider de traverser la voie que vous empruntez Ă  tout moment, aux autres vĂ©hicules qui roulent très proche de vous parfois Ă  une allure Ă©levĂ©e, aux panneaux de circulation posĂ©s tout au long de votre trajet, aux panneaux de signalisation clignotants qui indiquent les dangers les plus importants, etc. L’attention lorsque l’on conduit dans une grande ville est extrĂŞme, ce qui gĂ©nère un stress constant. Imaginez maintenant que la ville dĂ©cide d’accepter l’installation de panneaux publicitaires très lumineux le long de la route, sur le mĂŞme axe que les panneaux de signalisation habituels. Votre attention est perturbĂ©e et la probabilitĂ© de l’accident s’accroĂ®t. C’est Ă©galement du facteur humain.

Un dernier exemple, celui des normes. Les normes sont le fruit d’une rĂ©flexion entre des entreprises impliquĂ©es dans l’application de celles-ci. Leurs intĂ©rĂŞts peuvent ĂŞtre très divers : imposer une technologie nouvelle sur un marchĂ©, crĂ©er une barrière Ă  l’entrĂ©e pour de nouveaux concurrents, augmenter le niveau de sĂ©curitĂ© pour protĂ©ger les populations, partager de bonnes pratiques, des savoirs et savoir-faire, etc. Les normes sont donc rĂ©digĂ©es par un petit nombre de personnes dĂ©cisionnaires, et appliquĂ©es par le plus grand nombre. Elles peuvent ĂŞtre sources de stress, le manque d’implication de ceux qui les appliquent ensuite peut amener Ă  des situations très cocasses, et leur complexitĂ© devient sujet Ă  dĂ©bat.

Certaines normes sont rĂ©fĂ©rencĂ©es par la loi et donc rendues obligatoires. D’autres sont simplement exigĂ©es par le donneur d’ordre. Que se passe-t-il en cas d’exception oĂą la norme n’est pas applicable ? Imaginons un entrepreneur dans le secteur du bâtiment. Sa seule connaissance des bonnes pratiques est cette norme qui se prĂ©sente comme une notice sans donner d’explications sur le pourquoi du comment. La maĂ®trise de la norme n’est pas au niveau de l’entrepreneur (celui qui l’applique), la dĂ©cision est donc compliquĂ©e. Soit il choisi de faire une exception et de ne pas respecter la norme et le cache, soit il tente de se repositionner dans les conditions d’application de la norme. Quelle est la consĂ©quence d’une divergence ? En cas d’accident du Ă  une erreur d’application de la norme, c’est celui qui a rĂ©alisĂ© les travaux qui est rendu responsable : erreur humaine.

Nous comprenons donc que dans le cas de l’automatisation ou l’application automatique d’instructions, la considĂ©ration des facteurs humains est importante et parfois vitale. C’est pourquoi nous vivons aujourd’hui une transition – le passage de l’humain comme pilote Ă  la voiture comme pilote – avec l’installation d’une assistance Ă  la conduite de plus en plus sophistiquĂ©e. L’automatisation se fait progressivement en intĂ©grant constamment l’humain dans la chaĂ®ne de dĂ©cision, ce qui permet de relever les problĂ©matiques progressivement sans mettre en danger les personnes.

L’ensemble des vĂ©hicules passe donc par chacune des Ă©tapes d’autonomisation dites « GOA » (nous l’Ă©voquions dans l’article sur les trains autonomes de type UTO).

Le reportage ci-dessous donne le dĂ©tail de la discipline des facteurs humains dans l’aĂ©ronautique.

Retour sur l’accident du vĂ©hicule de Uber

Le 18 mars 2018, un prototype de véhicule autonome de la société Uber percute un piéton qui traversait la route.

Chaque vĂ©hicule autonome est dotĂ© d’un conducteur chargĂ© de reprendre la main en cas de problème. C’est lui qui est nommĂ© responsable en cas d’accident. MalgrĂ© tout, une enquĂŞte a Ă©tĂ© menĂ©e pour savoir si la responsabilitĂ© rĂ©elle Ă©tait du cĂ´tĂ© du vĂ©hicule autonome ou du cĂ´tĂ© du conducteur qui aurait du reprendre la main. En l’occurrence ici, la conductrice regardait une Ă©mission de tĂ©lĂ©vision sur son Smartphone au moment de l’accident. Les conclusions de l’enquĂŞte placent donc cette personne comme coupable.

Mais lorsque l’on sait que les facteurs humains ont un rĂ´le important Ă  jouer pour gĂ©rer ce type de situation, la conclusion n’est pas aussi simple qu’il n’y paraĂ®t. Nous avons expliquĂ© plus tĂ´t que pour permettre Ă  un conducteur de reprendre la main en cas de coup dur, un mĂ©canisme doit ĂŞtre mis en place pour conserver l’attention du conducteur. Ce mĂ©canisme n’a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© dans aucune publication sur la toile, nous n’aurons donc pas la rĂ©ponse.

Les facteurs humains généralisés

Daniel Kahneman, auteur de Thinking fast and slow, est le seul psychologue a avoir reçu le prix Nobel d’Ă©conomie. Il a Ă©tudiĂ© ce que l’on appelle les biais cognitifs ; il s’agit d’Ă©vĂ©nements comparables aux illusions d’optique, mais appliquĂ©s Ă  notre pensĂ©e. En lisant son livre, on se rend compte Ă  quel point notre vision du monde est dĂ©formĂ©e et irrationnelle. C’est pourtant sur elle que nous nous basons pour prendre des dĂ©cisions…

Les facteurs humains sont Ă©galement considĂ©rables dans beaucoup d’autres situations. Voici une vidĂ©o qui permettra d’ouvrir la rĂ©flexion et de conclure cet article.

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